Frédéric BEIGBEDER, l’homme qui n’aime pas le livre numérique
Article paru le 04 oct, 2011

Dans « Premier bilan avant l'apocalypse » (Grasset), Frédéric BEIGBEDER évoque les 100 livres qui ont forgé sa formation littéraire. Pour justifier de son sujet, il invoque le péril qui menacerait l’édition papier face à l’e-book et à la dématérialisation. Frédéric BEIGBEDER reprend ici en faire valoir, le thème traité sur le fond dans « N'espérez pas vous débarrasser des livres » par Umberto ECO et Jean Claude CARRIERE, édité – tient comme la mémoire médiatique est courte – chez Grasset en octobre 2009.
L’annonce de l’apocalypse qui frapperait incessamment, sous peu …, avant cinq ans … les œuvres de papier n’est pas un thème nouveau. Le cinéma en reprenant certaines œuvres littéraires avait ouvert le débat qui s’est conclu sur le constat que le cinéma avait démultiplié la lecture des œuvres portées à l’écran. Puis sont venues les critiques sur les publications du genre « Sélection du Reader's Digest » qui proposaient des versions résumées de livres en revue. Inutile de s’étaler sur l’opprobre que cette démarche rencontra en France alors qu’elle permit l’accès à une certaine littérature à des millions de lecteurs anglo-saxons, sans interrompre la croissance des publications papier. Même les initiatives de Bernard PIVOT avec ses émissions littéraires et le magazine « Lire » subirent le feu d’une partie de notre intelligentsia conservatrice qui considérait que l’effeuillage à la télé du contenu des livres pouvait suffire à un certain public en lui délivrant l’intrigue tout en le dispensant de l’effort de lire et donc d’acheter les livres. Bon mais aujourd’hui c’est plus grave, c’est le papier qui est attaqué et qui ne va plus servir à faire des livres. Je ne suis pas un grand littéraire, ayant échappé lâchement à un apocalyptique professeur de latin de ma 6ème classique en m’enfuyant dans un lycée technique dont je n’ai que de merveilleux souvenirs, mais je me rappelle d’un ouvrage traitant dès 1955 en France de la même frayeur : Fahrenheit 451 de Ray BRADBURY publié en 1953 aux États-Unis et paru en France en 1955 (Denoël). Le titre fait référence à la température, en degrés Fahrenheit, à laquelle le papier se consume, à l’initiative dans cet essai d’un pouvoir politique totalitaire. Alors, Big Brother va-t-il faire disparaître bientôt le livre papier ?
Et bien non, l’e-book ne tuera pas le livre papier. La numérisation va changer l’utilisation de l’écrit et … son économie.
La numérisation va changer l’utilisation de l’écrit en permettant son accès sous des formes différentes permettant d’en démultiplier l’usage et son contrôle, réservés depuis GUTEMBERG à une élite, certes de plus en plus large, mais toujours auto-définie par son action permanente d’auto congratulation et d’auto-référencement. Le « monde de l’écrit » et son pouvoir va simplement changer de base par la différenciation de ses formes de production, d’usage, et d’accès.
La première forme qui restera est celle actuelle du livre papier. Dire que la dématérialisation va tuer économiquement le livre dans sa forme papier en raison du coût de l’édition papier c’est faire preuve d’une méconnaissance assez forte des évolutions technologiques. La production grâce aux technologies numériques du livre papier en petites séries, même très limitées : facsimilé (copie image d’éditions anciennes) ou imprimé (caractères ascii) n’a jamais été d’un coût aussi faible et diminue encore. Des photocopieurs-imprimantes numériques produisent le livre papier dans le format désiré en étant de moins en moins chers et encombrants. Le problème de production du livre papier en série limitée est dû à l’absence d’initiative dans ce créneau des grands éditeurs, pour lesquels les marges économiques sont trop faibles, et à l’absence de petits éditeurs, repoussés par la complexité du système des droits d’auteurs, et par la réticence contemporaine devant l’action concrète. Voilà un domaine dans lequel les libraires pourraient aisément compléter leur activité.
La seconde forme qui n’a pas attendu l’e-book pour se développer c’est l’édition numérique au format caractère permettant une révolution du traitement de l’écrit. Le traitement de texte est la base de cette révolution rendue possible par l’informatique. Le texte ne forme plus un tout intouchable et immuable dans son unité et son ordre idéel. La numérisation permet de le traiter avec des approches multiples dans des perspectives infiniment différentes. La linguistique moderne s’empare des textes comme une base de données de mots, de sens, d’idées, de structures d’expression que seule la numérisation du livre et de l’écrit permet de traiter. Le premier exemple d’application permise est la recherche des similitudes ou même du plagiat sous toutes ses formes dans tous les domaines de l’écrit tant à l’intérieur de l’écrit d’une langue que dans les écrits en différentes langues. La numérisation est donc très loin de se résumer à la substitution de la forme écran à la forme papier pour la lecture. On peut comprendre la crainte des auteurs de voir ainsi percée, violée, du moins déstructurée, l’intimité de leur univers créatif souvent inconscient. La magie du verbe souvent indicible disparait face à des analyses forcément iconoclastes puisque basées sur une approche intrusive, sur une autre grille de « lecture » que celle de l’auteur.
Doit-on ainsi craindre le livre sous forme numérique et pour quelle raison ? L’histoire du livre papier et de ses formes montre une adéquation entre les « élites » qui en avaient l’usage sinon la jouissance et ses formes matérielles et esthétiques. L’art de la reliure, de la présentation, de l’illustration, des tirages réservés sur vélin …, jusqu’à l’apparition des publications populaires du type livre de poche, montre une évolution de la forme qui n’est pas sans rapport avec le contenu et les catégories sociales utilisatrices concernées. Du livre relié pleine peau sur vélin au livre « jetable », l’évolution est grande. Que faut-il garder en gage de cœur de notre culture ? Laissons prospérer le livre numérique, il n’est pas l’annonce de la fin du livre papier puisque sa forme numérique est la condition technique contemporaine de la production de ce livre papier, ne serait-ce qu’en exemplaire unique. La consultation numérique débouchera souvent sur le désir de la possession du livre et de la lecture papier.
Le vrai problème contemporain que pose le numérique ne nous apparait pas tant dans sa forme de la reproduction de l’écrit que dans celui de sa production : écriture manuscrite, écriture clavier, dictée vocale. Le « marché » a largement déterminé l’évolution de la place des techniques en privilégiant l’écriture clavier dans le monde de la production et des échanges. Quelle sera la place de l’écriture manuscrite, plus généralement de l’expression graphique des idées dans la mesure où l’écriture clavier (ou écran) implique des signes prédéfinis ? Quelle sera la place du rapport entre l’idée et la main ?
La dématérialisation des copies d’examen papier, telle que nous la concevons, en conservant la forme de la rédaction manuscrite, permet d’apporter à l’enseignement le potentiel de traitement logistique de l’informatique sans modifier l’exercice rédactionnel classique auquel les enseignants sont attachés. Elle ouvre la voie aux évolutions que les acteurs adopteront sans contrainte, en apportant ses capacités quasi infinies d’archivage et d’accès, alliées à la puissance potentielle des traitements numériques.
Jean-Pierre MOUSSETTE.
Ressource consultée :
