Article paru le 17 fév, 2010

Après un premier échec en 1985, avec le Plan Informatique pour Tous et un lourd et paresseux démarrage en matière d’intégration d’outils technologiques dans les établissements scolaires, la France s’inquiète aujourd’hui de son retard, face à la majorité des pays d’Europe.
Pour répondre à cette problématique, Monsieur François FILLON a confié pour mission à Monsieur Jean-Michel FOURGOUS, « d’étudier l’impact des technologies sur la qualité de l’enseignement et sur l’évaluation des élèves » et de proposer des outils pour moderniser l’enseignement en France. Avec un budget d’1 milliard d’euros annuel, ce rapport intitulé « Réussir l’école numérique » veut intégrer agendas numériques, tableaux numériques interactifs, jeux vidéo « sérieux » et autres outils plus connus sous l’appellation TICE.
Nous proposons de faire un point sur ces outils et de nous interroger sur la façon par laquelle l’intégration des technologies peut permettre une modernisation et une amélioration des pratiques pédagogiques, de la réussite scolaire et de l’égalité des chances en France.
De quoi parle-t-on ?
Dans le prolongement des dispositifs multimédias (rétroprojecteur, magnétophone, télévision, magnétoscope, caméra vidéo…) qui ont progressivement intégré les établissements scolaires au cours de la deuxième moitié du 20ème siècle, le 21ème siècle voit apparaître les TICE.
TICE : traduisez Technologies de l’Information et de la Communication pour l’Enseignement. Il s’agit de l’ensemble des outils qui s’inscrivent dans le but de produire, organiser, trier, échanger, entreposer et consulter des informations ou documents numériques à des fins d’enseignement et d’apprentissage.
Parmi ces outils, l’ordinateur et Internet, bien sûr, mais vous avez sans doute aussi entendu parler des :
-Environnements Numériques de Travail (ENT) : ils désignent des espaces web que l’on appelle aussi « portails de services », permettant de mettre en relation, sous accès restreint (connexion à l’aide d’un mot de passe), l’ensemble des membres d’un établissement scolaire (enseignants, élèves, parents, personnels administratifs…).
L’objectif de ces espaces, offerts par les collectivités au niveau des établissements primaires, secondaires et supérieurs, est de moderniser le fonctionnement et la gestion des enseignements et de familiariser les élèves avec l’usage des nouvelles technologies.
Ces derniers ont par exemple accès en ligne à leur emploi du temps, leur cahier de texte, leurs notes aux évaluations, ainsi qu’à des ressources pédagogiques (fichiers de cours, textes de référence…). Ils peuvent également participer à des forums, partager et échanger des travaux par Internet. On parle même de « cartable numérique » pour désigner l’accès en ligne aux manuels scolaires.
-Apprentissages en ligne : aussi appelés e-learning, font référence aux dispositifs technologiques, que ce soit sous forme de plateformes d’apprentissage (mise à disposition par Internet de ressources pédagogiques, forums…) ou de didacticiels (programmes informatiques adaptés à un apprentissage) permettant de former à distance des élèves, étudiants ou professionnels dans le cadre de la formation continue. Des formations peuvent ainsi être proposées intégralement à distance, depuis n’importe quel endroit équipé d’une connexion à Internet.
A côté de ces dispositifs, différents outils viennent se greffer pour faire de l’enseignement une pratique plus ludique, plus dynamique et « high tech ». Le tableau blanc interactif (TBI) par exemple, désigne un tableau blanc numérique sur lequel sont diffusées des images à partir d’un ordinateur. Les programmes diffusés sur le tableau doivent être adaptés pour permettre aux élèves d’interagir avec le contenu projeté à l’aide d’un stylet, comme entourer, donner un résultat, ou bien déplacer les éléments par la technologie du tactile.
Le boitier numérique que l’on connaissait déjà pour l’examen du code de la route ou encore les jeux vidéo, font également leur entrée dans les classes. Si certains outils assurent une certaine pertinence dans les usages, que fera-t-on de ceux qui une fois la technologie révolue n'auront plus autant d'intérêt ? L’Education Nationale pourra-t-elle financer de nouveaux outils « à la mode » chaque année pour pallier aux problématiques qu’elle peine à résoudre ?
Le risque de ce plan, c’est effectivement d’investir pour des technologies, qui à peine intégrées se verront déjà obsolètes ou inadaptées face aux problématiques réelles. Pour autant, il devient urgent de moderniser les pratiques dans l’enseignement en France !
Le retard de la France
Cette initiative qui prétend réduire la fracture numérique et les inégalités sociales est loin d’être gagnée. Sur 27 pays européens, dans les établissements scolaires du primaire et du secondaire, la France apparaît :
- en 8ème position en matière d’équipement en nouvelles technologies avec une moyenne de 12,5 ordinateurs pour 100 élèves ;
- en 12ème position en matière de connexion à Internet, avec 75% des établissements connectés en haut débit ;
- en 24ème position concernant l’usage des technologies par les enseignants, avec au niveau national, seuls 8% des enseignants qui utilisent un ordinateur en classe à l'école primaire, 28% au collège, 40% dans les lycées généraux et 44% dans les lycées professionnels.
Mais que veulent dire ces chiffres ? Le nombre d’ordinateur par élève est-il significatif quant à l’utilisation qui en est faite et son intérêt pédagogique ? Ne faudrait-il pas plutôt mesurer les heures de travail passées sur ordinateur et les résultats de ce travail ? De même, les critères « du nombre d’établissements connectés à l’Internet haut débit » ou « d’usage de l’ordinateur par un enseignant (indéfini) » sont-ils gages d’intérêt pédagogique ?
Dès lors, on peut se demander si ce retard de la France par rapport aux pays européens doit être compensé par des dépenses pour un matériel si couteux : le budget investissement-fonctionnement a été fixé à 1 milliard d’euros par an sur 12 ans.
En vingt ans, les crédits dépensés en matière d’Education ont été multipliés par deux et atteignent pour 2009, 57,8 milliards d’euros. En 2007, la dépense moyenne par élève ou étudiant, tout niveau confondu est de 7470 euros, avec bien évidemment, des écarts considérables en fonction du cursus de l’élève et des établissements.
Pour autant cet ambitieux projet semble davantage proposer des solutions pour remotiver les élèves en introduisant de la nouveauté, plutôt que de mettre en place un plan réellement clairvoyant, permettant d’une part, de résoudre les besoins de la France en matière d’Education, et d’autre part, d’équiper les établissements scolaires d’outils pédagogiques adaptés au monde de demain.
Quelle conduite du changement ?
Le système éducatif en France rencontre actuellement une baisse de résultats de ses élèves en dépit de la bonne volonté de ses acteurs actifs. Depuis le début du 20ème siècle, le fonctionnement du système éducatif n’a pas évolué dans une logique de restructuration, au sens où les fonctionnements perçus comme inadéquats ou inefficaces, ne sont jamais remis en cause. Bien au contraire, le siècle dernier a plutôt montré une surcharge de réformes favorisant à noyer l'objectif du système.
Ainsi, à l’heure où les Smartphones et Internet sont désormais des outils incontournables de nos sociétés modernes, l’Education en France ne peut passer à côté de ces évolutions techniques. Face aux progrès technologiques et aux innovations toujours plus impressionnantes auxquelles nous sommes confrontés, il devient aujourd’hui inévitable de recourir aux outils qui facilitent et perfectionnent nos pratiques, des plus courantes au plus spécialisées. Dans le contexte de modernisation de l’Education en France, l’évolution du rôle et des méthodes de l’enseignant apparaît incontournable.
Lancé en 2005, il apparaît que 69% des nouveaux enseignants sortant de l’IUFM ont obtenu le certificat informatique et internet niveau 2 enseignement (C2i2e) en juin 2009, avec un taux de 64% pour les professeurs des écoles, et 76% pour les professeurs des lycées et collèges. La formation continue est également rendue indispensable, alors qu’elle est encore à l’heure actuelle « non obligatoire, non tournée spécifiquement vers les outils numériques, se révèle trop souvent inadaptée et ne répond pas aux attentes pédagogiques des enseignants » (p.122 du rapport).
Le C2i2e atteste la « conception de situations d’apprentissage et d’évaluation mettant en œuvre des logiciels généraux ou spécifiques à la discipline, au domaine enseigné, au niveau de la classe » (B.O. du 5 janvier 2006). Pour autant, les outils d'évaluation des apprentissages des élèves restent très marginalement utilisés.
Les tableaux numériques, que prévoient d’équiper massivement le rapport dans tous les établissements, nécessitent avant tout une bonne maîtrise de l’outil par les enseignants. Concevoir un cours sur un tableau numérique implique un lourd travail d’adaptation. Si la priorité est donnée à l’équipement des salles de cours en tableaux numériques, ne faut-il pas s’assurer que les enseignants soient prêts à s’adapter ? Faire un cours sur tableau numérique doit-il devenir une condition pour enseigner ? Doit-on prôner son utilisation massive ?
Ce rapport tend à nous laisser perplexe quant à la logique dans laquelle s’inscrit ce projet de modernisation. Quelle articulation a-t-on pensé entre la formation et la certification des connaissances acquises par le biais des technologies ? Le choix des outils technologiques s’inscrit-il dans une volonté d’amélioration des pratiques pédagogiques : cherche-t-on à équiper les établissements scolaires en France des technologies « dernier cri » ? Ou bien alors cherche-t-on à améliorer le niveau des élèves et plus encore de ceux qui sont en difficultés ? En admettant que l’objectif visé soit notre seconde proposition, ne faudrait-il pas :
- définir les besoins ;
- fixer des objectifs précis à atteindre ;
- proposer des solutions pour y répondre ;
- tester différents moyens pour y arriver ;
- et surtout, mesurer de manière continue les résultats.
La place de l’évaluation dans les TICE
Depuis le début du siècle dernier, les dispositifs de mesure des connaissances utilisés ont peu évolué dans les pratiques éducatives. On peut s’étonner que la correction sur copie papier, qui trouve son origine dans les premières techniques d’écriture inventées par l’homme à la Préhistoire pour calculer, ne soit pas encore, au 21ème siècle, sinon supplantée, du moins complétées par l'usage de technologies largement répandues chez tous ceux qui nous précédent dans les classements internationaux.
Ce qui caractérise souvent les épreuves sommatives dans l’enseignement reste en effet la traditionnelle épreuve d’expression libre sur un sujet qui engage souvent personnellement le candidat. Tout enseignant connaît la difficulté d’évaluer des connaissances précises, dès lors que d’autres paramètres entrent en jeu.
A ce niveau là, il semble que la mise en place des technologies pour l’éducation délaisse une nécessaire évolution des pratiques d’évaluation. Laissée pour compte du plan de modernisation, l’évaluation est pourtant un outil incontournable d’une part, pour l’aide et le soutien qu’elle peut apporter à l’élève (évaluation formative) ; d’autre part, pour le suivi et la maîtrise des changements qu’elle permet, en vue d’une adaptation constante.
Il nous semble qu’à ce niveau, des évaluations régulières par questions fermées, grandes absentes du rapport, permettrait pourtant de mesurer de manière fiable et régulière, les compétences des élèves dans les classes, en assurant un suivi des performances en fonction des méthodes. Avec un coût très limité (moins d’1 euro par élève sur 12 ans pour des versions professionnelles dans les collèges et lycées) et des versions gratuites disponibles pour les petites classes, investir dans un véritable tableau de bord, logiciel de traitement et d’analyse de questionnaires d’évaluation (QCM Direct), permettrait de mesurer précisément l’évolution des performances.
Les seules informations que l'on connaît aujourd'hui proviennent des comparaisons internationales des enquêtes PISA ainsi que des indicateurs fournit par la Direction de l'Evaluation de la Prospective et de la Performance . Mais que sait-on de l’évolution réelle des performances des élèves en classe dans le cadre d’un apprentissage outillé par les nouvelles technologies ? Par quel retour pertinent et précis est-on informé de l’amélioration des pratiques pédagogiques ?
Il apparaît tout de même contradictoire que dans cette volonté massive d’investir pour la modernisation des pratiques d’enseignement et d’apprentissage, on oublie d’établir un cadre pour y suivre les évolutions.
Quelle évolution ?
Moderniser l’enseignement en France est un challenge de taille et une avancée majeure dans les pratiques d’enseignement en France. Les technologies pour l’enseignement autorisent une évolution en termes de moyens. Elles viennent rompre un siècle de traditions, en ouvrant une brèche dans cette unité de temps, de lieu et d’action qu'est la classe.
Si le rôle de l’enseignant est en mutation, celui de l’élève se transforme également. Les technologies et Internet ont avant tout apporté une mutation dans le rapport au savoir. L’enseignant n’est plus le seul médiateur de la connaissance et la transmission orale ne suffit plus. Les unités de temps, de lieu et d’action sont éclatées. L’enseignant doit s’adapter pour satisfaire des besoins sociaux, un suivi et une aide individuelle auprès des élèves.
Il apparaît incontournable de mettre en place un suivi et un accompagnement des pratiques. Cette demande pourtant évoquée par Monsieur François FILLON, reste sans réponse concrète dans les mesures proposées. En ce sens, un audit précis et concret, classe par classe et établissement par établissement s’impose. Introduire le numérique dans les établissements scolaires est un projet ambitieux et conséquent. Or, pour faire de « la France un pays de référence en matière de technologies pour l’enseignement », comme le soutien Monsieur Luc CHATEL, il faudra être capable de distinguer ce qui fonctionne, de ce qui ne fonctionne pas parmi les outils expérimentés et pouvoir ainsi conduire le changement pour améliorer les pratiques d’enseignement et d’apprentissage en France.
Camille CAPELLE,
Jean-Pierre MOUSSETTE.
Merci pour ce point de vue réaliste ! Mais est-ce vraiment ce que cherche notre gouvernement ? Des chiffres, un gros budget et des paillettes ! Sans vouloir paraître vieux jeu, je trouve le rapport Fourgous hors-normes !!